Abscisio

Rédaction initiale de Abscisio le 24 Août 2016

Perdu dans mes habituelles élucubrations couplées à mon observation méticuleuse du monde et des relations sociales qui m’entourent (que je veuille les observer ou non d’ailleurs), ma volonté intarissable de trouver des réponses que je sais dénuées de tout sens m’amène systématiquement à créer de nouvelles questions inlassablement.

S’il est une chose que je suis capable d’affirmer, c’est bien qu’il y aura toujours un “Pourquoi ?” dont nous ne pourrons jamais trouver la réponse. Penser sans arrêt est parfois une bien cruelle malédiction, même si la sensation qu’elle procure est grisante et authentique, à l’inverse d’énormément de choses.

“Pourquoi ?”. Une question qui tient en si peu de mots, mais qui en nécessiterait pourtant une infinité pour former un semblant de réponse. Souvent, je me perds dans l’immensité de ces hypothétiques réponses dépassant d’une façon tellement frustrante mon entendement, comme pour me narguer. Je me perds dans ces réponses que je sais incompréhensibles, maintenant et à jamais, simplement pour mesurer une fois de plus la futilité de mon existence et de celles qui m’entourent. De façon assez curieuse, me sentir à ce point insignifiant est une des choses qui me permet d’avancer de mon côté, de continuer mon évolution personnelle. Savoir que je ne suis qu’un microscopique grain de sable parmi une infinité me conforte dans l’idée que l’existence n’a pas lieu d’être en tant que concept, et que si je n’existe pas, rien autour de moi n’existe non plus, et assez étrangement je l’admets, me permet d’observer le monde avec une certaine sérénité, si l’on peut dire.

L’homme, par instinct de survie, cherche à tout prix à atteindre l’évolution. Qu’il s’agisse d’une évolution spirituelle, physiologique, ou à plus petite échelle, telle qu’une évolution dans ses possessions matérielles et/ou ses créations technologiques ou non. Mon évolution tient majoritairement en les relations durables que je parviens à générer et aux questions dont j’arrive à trouver des réponses satisfaisantes, en tout cas pour moi-même. Et une question me taraude dernièrement, de savoir de quoi peut découler l’évolution, de quoi provient la transcendance. Qu’est-ce qui nous permet de nous élever plus près du stade de surhomme si cher à Nietzsche et très certainement à moi-même ?

Cette question, je l’ai ressassée et ressassée des dizaines de fois, incapable de trouver une réponse satisfaisante malgré l’infinité de possibilités que je couchais sur papier. Était-ce la peur ? L’amour et ce qui s’en rapproche ? Nos réussites ? Nos échecs ? Tout à la fois ? Peu importe les longues nuits que je consacrais à trouver une réponse ou les quantités de substances que j’ai pu ingérer pour augmenter mes facultés mentales l’espace d’un instant, je n’ai jamais été capable de trouver une réponse convenable, et – s’il y en avait un – un dénominateur commun entre toutes les réponses qui me venaient à l’esprit.

Et soudain, la réponse est venue naturellement. De façon presque frustrante, elle s’est infiltrée dans mon esprit de la façon la plus naturelle qui soit, lorsque je ne la cherchais plus, et m’est apparue comme une évidence, pour moi qui suis un nihiliste accompli, bien entendu.

Toutes les réponses qui avaient été trouvées par mon esprit étaient vraies, il ne me manquait qu’un dénominateur commun pour pouvoir les relier entre elles, et il s’est avéré qu’il s’agit d’un dénominateur extrêmement pessimiste, quelle douce ironie pour moi qui transpire abondamment le nihilisme.

Ce dénominateur commun n’est autre que nos pertes.

Notre vie n’est qu’une succession de pertes. Perte de confiance en soi, perte de relation amoureuse ou amicale, perte d’emploi, perte de biens matériels, perte d’estime de l’autre… Nous sommes sans cesse confrontés à des pertes de toute sorte, qu’elles soient voulues ou non, qui nous permettent d’évoluer. Et quand bien même la plupart des pertes se veulent négatives, elles peuvent parfois être le terreau qui permettra de créer quelque chose de plus grandiose.

Si deux amis doivent se séparer suite au départ de l’un d’entre eux dans une ville, un pays, un continent différent, ces personnes subiront des pertes, telles qu’une perte de proximité et une perte d’habitude. Mais cette distance ne signifie pas nécessairement une perte de liens pour autant, même si certaines personnes voient cela comme une fin en soi. Au contraire, cela peut dans certains cas être un facteur de consolidation indirecte absolument bénéfique, pour peu que ces personnes fassent l’effort de choisir de continuer l’aventure, et de considérer ces pertes comme étant un sacrifice nécessaire pour bâtir quelque chose de meilleur par la suite. Il arrive parfois que le fatalisme ne soit pas la seule possibilité.

Bien sûr, cet exemple n’est qu’un parmi tant d’autres, et les pertes sont bien souvent bien perçues de façon plus péjorative, même si elles ne sont pas systématiquement marquantes émotionnellement. Mais si l’on peut éventuellement trouver une corrélation entre l’intensité émotionnelle de nos pertes et l’impact qu’elles ont sur notre évolution, je reste perplexe sur le fait potentiel que les pertes les moins marquantes que nous subissons n’aient aucun effet sur la construction personnelle. Mais que sont les pertes les moins marquantes aujourd’hui ? Ce qui est traumatisant pour les uns est absolument sans intérêt pour d’autres, et inversement. Il existe néanmoins des pertes qui mettent la plupart des gens d’accord, car nous les avons générées afin que chacun dans le monde en soit dépendant malgré lui.

Nous avons la (mal ?)chance de vivre dans un monde favorisant grandement les pertes de toute sorte, telles que la perte des valeurs humaines les plus élémentaires, la perte d’humanisme et de rapports humains fonctionnels inhérente à un monde sans cesse axé sur une productivité toujours plus intense, la perte potentielle de nos biens matériels que nous nous plaisons à amasser parce que la société de consommation nous a appris – ou plutôt, nous nous sommes confortés dans cette idée alors que nous sommes nos propres bourreaux – à ne pas savoir nous passer de notre confort la plupart du temps superflu et inutile, donc indispensable. Ces pertes “froides”, induites, artificielles ont un effet également sur notre évolution, à tel point que la tendance est à l’égoïsme et à la jalousie, que nous sombrons sans cesse dans la paranoïa et que le vivre-ensemble est depuis longtemps tombé dans l’oubli, comme une relique du passé dont on se plait à parler avec nostalgie et mélancolie comme toutes les choses qui paraissaient être mieux avant mais que nous n’avons plus le courage ou l’envie de remettre au goût du jour. Les optimistes sont considérés comme des imbéciles heureux, et les nihilistes comme des dépressifs improductifs. Les uns comme les autres sont perçus comme déconnectés d’une réalité imposée où chacun doit se comporter comme un robot en oubliant ses sentiments et ceux d’autrui pour ne se concentrer que sur une productivité illusoire qui n’est jamais acquise et qui doit sans cesse être améliorée, bien souvent pour le simple intérêt de l’appât du gain.

Ces pertes induites par des causes superficielles (à mes yeux du moins, moi qui suis bien loin d’être un matérialiste) ont néanmoins également une influence sur notre construction. À nous de savoir partant de ce constat vers quelle voie nous souhaitons nous orienter, si nous souhaitons nous voiler la face, déplorer une réalité que nous n’avons pas choisi ou simplement s’en contenter et vivre avec, en nous basant non seulement sur les pertes communes, mais également personnelles.

Car même si nous ne le percevons jamais vraiment, je suis intimement convaincu qu’absolument toutes nos pertes nous façonnent, nous font devenir plus fort ou au contraire nous font dépérir plus rapidement. Qu’elles soient communes à tous ou plus personnelles, elles occasionneront une infinité de ressenti différent, et une infinité de transcendances potentielles différentes, de désespoirs différents ou de capacités d’évolution différentes.

En cela, les pertes sont à l’image des composantes des êtres humains. Même si nous en partageons la plupart, il y en a qui n’appartiennent qu’à nous. Nous les faisons nôtres et nous nourrissons d’elles jusqu’à en mourir. Et partant de ce constat, une nouvelle question que chacun de nous pourrait se poser sur lui-même et sur ceux qui l’entourent se fait connaitre.

Est-ce un mal de n’être en définitive rien de plus qu’une succession de pertes personnifiée ?

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