Obsequium

Rédaction initiale de Obsequium le 07 Novembre 2016

Nous y voici. Nous avons enfin passé l’équinoxe d’automne. Et dans la foulée, le changement d’heure s’est opéré, ramenant avec lui la souveraineté nocturne pour une durée d’environ six mois. Et je suis assez satisfait que ce soit le cas. Pour l’insomniaque étant par définition actif durant la nuit que je suis, là où le sommeil m’est interdit, retrouver les périodes où dominent les ténèbres sur le temps d’une journée a quelque chose d’assez rassurant. Tandis que demeurent chez elles les personnes dormant du sommeil du juste afin d’adopter leur rythme circadien hivernal, le monde m’appartient quand vient la nuit. Et contemplant le calme et la quiétude de cette terre endormie, non polluée par la présence humaine, je peux penser tout mon soûl de la façon la plus efficace possible.

Je ne cache plus mon amour pour la nuit, à qui je dédie quelques lignes à chacun de mes essais, par amour et admiration sincères, ou simplement par facilité et paresse d’écriture diront d’autres, je laisse celui ou celle qui lira ces lignes en décider et se faire sa propre opinion. Mais la plupart de mes écrits, voire presque la totalité, naît à la faveur de la nuit. Et celui-ci ne fait d’ailleurs pas exception.

Aujourd’hui donc, comme toujours, je cherche à donner des réponses, à dresser une forme de bilan qui ne sera jamais définitive, et que je serai incapable en l’espace de mille vies d’établir. Et malgré la vacuité de ma démarche, je m’obstine, je continue inlassablement à la mener, car j’imagine que c’est aussi ce qui en partie me pousse à avancer, à chercher toujours plus la distraction pour tromper l’ennui. Toujours en tant qu’observateur du monde, en quête de transcendance philosophique et psychologique.

Et alors que je tenais encore une fois compte de ce constat qui fait ma personne et est donc si évident que je l’oublie presque, j’en vins à me demander ce qui amenait les différents êtres humains à se positionner au sein du monde en tant qu’acteur ou en tant qu’observateur de celui-ci. Est-ce inné ? Acquis ? Et sommes-nous satisfaits de la condition que nous occupons ? Pouvons-nous être les deux à la fois ? Si non, l’acteur agissant sans observer la course du monde est-il satisfait ? Idem pour l’observateur qui regarde sans agir pour potentiellement changer la course du monde ?

Tellement de questions, de débats potentiels à créer, et pourtant, je l’avoue, je n’ai pas réussi pendant un certain temps à ne serait-ce que trouver un semblant de réponse convenable, même pour moi. J’avais l’impression de m’attaquer à quelque chose de fondamental, dans la mesure où notre position vis-à-vis du monde et des autres influence nos vies, nos émotions et même notre personnalité à terme.

Dans ma quête de réponses, j’ai discuté avec certaines personnes, en ait observé beaucoup d’autres (ma condition d’observateur absolu dans sa résolution à ne pas agir n’est sans doute plus à prouver, d’autant que le langage corporel permet souvent d’en apprendre souvent bien plus sur une personne que le fait d’aller lui parler directement), et bien que n’ayant sans doute pas réussi à établir une conclusion vraiment définie sur ces questions, j’ai pu avoir suffisamment de matériel pour envisager une possibilité de réponses crédibles, du moins, globalement.

Je pense que nous naissons tous acteurs, et que nos choix et notre vécu nous font conserver cet état de fait, ou au contraire, nous en font nous éloigner. Tout comme on dit que les pessimistes sont en réalité d’anciens optimistes (ce qui est à la fois vrai et à la fois erroné, peut-être en reparlerai-je un jour), je pense très sincèrement que ceux qui se posent en observateur aujourd’hui sont d’anciens acteurs désabusés. Par lassitude ou parce que le chemin à parcourir était trop jonché d’obstacles ou pour quelque autre raison que ce soit, ils ont renoncé à essayer de changer le monde qui les entoure, préférant regarder de loin les changements opérés par ceux qui ont choisi d’essayer d’agir. De façon concluante ou non.

Partant de ce principe, je ne pense pas que nous puissions être observateur et acteur à la fois. Tout du moins, à une certaine échelle. Je pense que l’on peut être acteur de sa propre vie sans avoir d’objectif de grandeur ou d’importance à l’échelle du monde, seulement localement si je puis dire, et également observateur du monde. Être acteur pour changer le monde et observateur de sa propre vie peut également être possible en théorie, même si je pense que personne d’aussi désintéressé n’existe aujourd’hui, ou s’il a jamais existé d’ailleurs, l’intérêt étant l’une des facettes les plus répugnantes et fondamentales de l’être humain. Mais vouloir observer le monde et agir pour le changer parait incompatible, voire contradictoire et contre-productif.

Je pense que nous avons tous eu les mêmes rêves de grandeur, à un moment ou à un autre de notre vie, et que changer le monde paraissait tout à fait réalisable si l’on poursuivait ses idées. Mais combien ont eu à abandonner les convictions et les ambitions qu’ils avaient, rattrapés par la sombre réalité qui rappelle de façon cinglante que la majorité des choses que nous désirons et que les rêves que nous aimerions voir se réaliser ne sont que des chimères hors de notre portée de notre entendement et d’une quelconque forme de contrôle ?

Combien d’acteurs à la force de caractère exemplaire se sont mués en observateurs silencieux après s’être brisés sur le mur infranchissable d’une ambition démesurée ? Combien ont préféré abandonner plutôt que de subir de nouvelles déceptions, de nouvelles pertes ?

Nos pertes nous forgent et nous définissent, comme je l’ai précédemment rédigé dans un autre de mes essais. Et si les pertes potentielles que nous craignons de subir le faisaient également ? À ce moment précis de notre existence où il nous faut faire le choix entre l’action et l’observation, serions-nous prêts à les subir et à les supporter, ou préférerions-nous renoncer à notre faculté d’agissement pour ne plus avoir à déplorer des pertes au nom d’un but qui ne peut pas nécessairement être atteint par nous et nous seuls ?

En définitive, nos vies sont définies en grande partie par notre réussite ou notre échec en tant qu’acteur. Échouer n’est pas nécessairement mauvais en soi, c’est souvent synonyme d’apprentissage, nous subissons tous des échecs, acteur comme observateur. Et comme je me plais à le souligner, nos échecs et nos pertes font notre expérience.

Partant de ce constat, il est vrai qu’il m’est difficile d’arriver à une autre conclusion que celle-ci, même si je suis persuadé qu’il en existe au moins une qui dépasse ma compréhension ou que je n’aie tout simplement pas envisagée, mes convictions et ma philosophie me poussant à considérer cette explication comme celle qui me convient le mieux, à défaut d’être la vraie s’il en existe une plus véridique que les autres.

Néanmoins, après en être arrivé à cette conclusion, une question particulière m’est venue en tête, et j’ai commencé à revoir mes interrogations initiales différemment en prenant en compte un simple facteur : la convenance.

Je pense sincèrement que nous pouvons nous satisfaire – ou du moins, nous contenter – de la position que nous avons adoptée par choix, nécessité ou contrainte. Je pense que nous pouvons nous satisfaire de notre capacité à agir, si l’on parvient à garder la force et l’envie de le faire, ou à observer, si nous préférons laisser les autres agir à notre place, dès lors que nous avons les moyens de nourrir les ambitions personnelles que nous nous fixons. Avoir des rêves de grandeur est un mode de vie intéressant, tout comme celui de ne rien désirer accomplir directement, de rester passif. Dès lors que nous parvenons à nous satisfaire de notre évolution et du chemin parcouru et qu’il reste à parcourir, nous pouvons tenter de vivre selon notre convenance, pour rendre nos vies un peu plus remplies et un peu moins désagréables à supporter.

Comment en suis-je finalement arrivé à cette dernière conclusion ? J’ai dit qu’une question particulière m’était venue en tête alors que je terminais de rédiger cet écrit. Cette question est la plus contradictoire que j’ai pu me poser de toute ma vie, à bien des reprises, car elle peut être synonyme de tous les possibles comme elle peut être la question la plus nihiliste de tous les temps, peu importe le sujet abordé. Elle permet d’augmenter à l’infini l’imagination tout comme elle peut réduire à néant le monde et souligner la vacuité de tout ce qui est ou n’est pas.

En fin de compte, est-ce vraiment important ?

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